22.05.2026

Intervention de Marie-Françoise MORVAN

Vendredi 22 mai 2026, les élèves de 3e ont accueilli, pendant leur cours d'Histoire, Marie-Françoise MORVAN, qui leur a livré le témoignage de sa famille et le long combat qu'elle a mené pour retrouver les morceaux du puzzle de l'histoire qu'ils ont vécu pendant la Seconde Guerre mondiale.

Nous vous en livrons les lignes essentielles prononcées, le 8 mai 2025, place de la Mairie, à l'occasion de l'anniversaire de la libération de Belle-Ile.

Une famille de Justes : du secret aux retrouvailles.

"Quand j'avais environ 8 ans, ma grand tante - qui vivait avec notre famille au 1er étage du 3 rue de Strasbourg à Nantes - m'a dit un jour : "Tu sais, nous avons caché une famille juive dans la chambre du fond pendant la guerre". C'était la chambre où je dormais avec ma soeur cadette.

Ma grand tante n'en a jamais reparlé, et je ne lui ai jamais posé de questions. Elle est décédée quand j'avais 18 ans. Ce qui est le plus étonnant c'est que ma mère, qui pendant la guerre vivait seule avec ma grand tante avant de se marier, ne m'en a jamais parlé non plus.

J'aurais totalement oublié cet épisode d'enfance si un événement, en mai 2012, n'était venu me le rappeler.

A Prague, au cours d'un voyage musical, j'étais allée seule visiter le Musée et le Cimetière Juifs. A peine rentrée dans la salle où les noms des 78 000 victimes juives de l'extermination nazie en Tchécoslovaquie sont inscrits sur les murs, j'ai été saisie d'une détresse profonde pendant de longues minutes. Puis, devant des vitrines du Musée, je suis tombée en arrêt, bouleversée et sidérée, devant la réplique du châle que j'avais vu toute mon enfance à la maison. Il était indiqué "châle de mariage".

Ce châle m'avait toujours fascinée et je me l'étais plus ou moins approprié. Je pense d'ailleurs que la phrase de ma grand tante avait été provoquée par le fait que je venais de le découvrir dans le fond de l'armoire de ma chambre.

Le dernier souvenir très précis que j'en ai, c'est en 1963, j'avais 15 ans. Dans le grenier, seule, je me suis enveloppée une dernière fois, dans ce châle dont la texture, l'odeur, les incrustations m'étaient devenues familières et me faisaient rêver. Je l'ai remis dans son carton et ne l'ai jamais revu. Il était un peu abîmé et a disparu dans le déménagement de mes parents en 1990. Et je n'y ai jamais repensé.

Mais cet épisode inattendu de 2012 va raviver le souvenir de la phrase de ma grand tante : "...nous avons caché une famille juive dans la chambre du fond pendant la guerre".

En rentrant de Prague, je vais essayer d'interroger les personnes de ma famille qui ont connu cette période à Nantes, en vain. A ma retraite, un an plus tard, je vais prendre des responsabilités associatives qui vont m'empêcher de me consacrer - à ce moment-là - à une recherche sur ce sujet.

Mais c'était sans compter sur l'insistance de ce souvenir qui me provoquait toujours une profonde émotion. C'est pourquoi dix ans plus tard, en 2023, j'ai décidé de tout tenter pour comprendre qui était cette famille. Va commencer alors une recherche de deux ans avec pour seul indice de départ : le châle et l'hypothèse qu'il avait appartenu à la famille cachée et été confié à ma grand tante dans l'attente d'un retour... qui n'avait pas eu lieu puisque le châle était resté dans notre famille.

Des rencontres, des conseils, vont être décisifs pour engager ma quête et me permettre d'avancer. Et mon travail va me conduire : 

  • aux Archives Municipales de Nantes et aux Archives départementales de Loire Atlantique.
  • au Mémorial de la Shoah à Paris.
  • à nouveau à Prague avec ma petite fille de 19 ans, fin août 2023, où je vais revoir avec autant d'émotion le "châle de mariage fin 19e" toujours exposé dans la vitrine du Musée.

Quelques livres vont conforter ma démarche et me suggérer des pistes aux détours desquelles je vais croiser : 

  • un généalogiste amateur pour qui internet n'a pas de mystère
  • une historienne qui va m'inviter à participer aux trois jours du "Forum Générations" au Mémorial de la Shoah
  • une documentariste et écrivain, Ruth Zylberman, que je veux saluer ici car elle est résidente secondaire à Belle-Ile et que son livre et le DVD "Le 209 rue St-Maur" illustrent magnifiquement ce genre de recherche.

A partir de la liste des personne juives déportées de Nantes, je vais repérer deux familles et je vais aller à deux reprises au Service Historique de la Défense à Caen pour consulter leurs dossiers de déportés.

Et c'est vers l'une d'elles que vont converger progressivement tous les indices. Le dossier de cette famille est rempli en 1946 par Paul, le fils, qui en est l'unique survivant. Il avait 16 ans lorsqu'il fut arrêté le 26 juillet 1942 en tentant de franchir la ligne de démarcation avec ses parents et sa soeur Simone, âgée de 10 ans. Ils seront déportés par le convoi 35 au départ de Pithiviers, le 21 septembre 1942. Ses parents et sa petite soeur seront exterminés à leur arrivée à Auschwitz alors qu'il sera sélectionné pour travailler et survivra à trois années d'enfer.

Mon amie généalogiste découvre que la famille est descendante d'une lignée de rabbins de Prague, ce qui explique la provenance du voile.

J'apprends par le Mémorial que lorsqu'il a émigré aux USA, Paul a changé de nom et je vais retrouver la trace de sa nouvelle famille via un annuaire américain. J'apprends également qu'il est décédé.

De petits agendas tenus par ma mère entre 1938 et 1958 vont livrer un secret essentiel : cette famille habitait dans la même rue et juste à coté de cousins germains que ma mère et ma grand tante voyaient jusqu'à plusieurs fois par semaine. Chaque trouvaille est un trésor !

Je vais réussir à contacter les descendants de Paul aux USA et le 16 avril 2025, aidée par une interprète essentielle et bienveillante, Jazmin Black-Grollemund, je vais avoir un premier échange avec Suzanne, la fille de Paul. 

Paul qui a non seulement changé de nom en se faisant naturaliser américain, mais qui est devenu protestant et n'a jamais dit de son vivant à ses trois enfants et à sa femme qu'il était juif. A sa mort en 2004, il leur avait laissé un enregistrement avec une boîte et des papiers expliquant leurs véritables origines familiales mais laissant de nombreuses questions en suspens.

J'ai accepté d'évoquer publiquement cette histoire au jour anniversaire de la Libération en 2025, en hommage au courage surhumain pour survivre à l'inhumain de Paul et de toutes celles et ceux qui sont revenus - si tant est qu'on le puisse jamais - des camps de la mort nazis, en hommage aussi aux justes courageux qui ont beaucoup risqué en tenant de les sauver, et en hommage à celle et ceux qui ont perdu la vie pour que cette libération soit possible.

Jamais les crépuscules ne vaincront les aurores : ce vers lumineux d'Apollinaire prend aujourd'hui une résonance toute particulière."

Marie-Françoise MORVAN

Partager cet article